Demain, un Donald Trump dans chaque pays, chaque ville, chaque village ?
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« On n’a rien vu venir ». Qu’il s’agisse de la France périphérique (celle du 21 avril 2002), de l’Angleterre périphérique (celle du Brexit), ou de l’Amérique périphérique (celle de Trump), à chaque fois l’expression politique des personnes qui se vivent éloignées et abandonnées des centres des grandes villes, en dehors des métropoles et des circuits de la mondialisation, est vécue comme une surprise, un choc, un accident de l’histoire.

Pourtant, de décennies en décennies, les courants profonds de nos sociétés s’expriment comme des chocs à répétition, tels les résultats des dernières élections en France. La victoire de Donald Trump a été annoncée et expliquée par le réalisateur Michael Moore en juillet 2016, dans l’indifférence générale et le déni. Elle n’est une surprise que pour celles et ceux qui, malgré les alarmes, se laissent convaincre par les sondages à courte vue et le refus de regarder les fractures et le délitement intérieur de nos sociétés.

Si l’aveuglement perdure, demain chaque pays, chaque ville, chaque village, aura son Donald Trump.

Grenoble est une ville ouverte sur le monde, qui compte notamment la première communauté américaine de France après Paris, et j’entends autour de moi, ici et là-bas, l’émotion suscitée par les résultats électoraux d’hier. A celles et ceux qui veulent donner du sens à ce « choix incompréhensible », je propose de relever deux urgences.

La première est une urgence de lucidité: combien de Trump faudra-t-il pour, enfin, écouter les signaux faibles émis par cette partie (potentiellement majoritaire) de la population ? Tous les signes sont là et il est urgent d’entendre les témoignages des habitants de nos villages, de nos petites villes abandonnées par leurs industries et les courants porteurs. Entendre enfin les intellectuels, les artistes, les artisans, les professeurs, les policiers et tous les acteurs de proximité qui dressent ce constat d’urgence depuis plusieurs décennies, et reçoivent pour toute réponse soit le silence, soit la caricature. Oui, la France a un problème avec les Français, dans leur diversité. Il faut ré-apprendre à connaitre notre société, à connaitre ce que nous sommes en train de devenir.

La deuxième urgence relève de l’action publique. À l’heure où, partout sur le territoire, les grandes villes s’organisent en un vaste club de métropoles connectées les unes aux autres, il faut éviter que celles-ci ne deviennent des nouvelles citadelles. La construction métropolitaine ne doit pas devenir le nom d’une « sécession par le haut » des lieux de décision et d’une richesse économique mondialisée. Les dernières élections régionales en France, le Brexit, Le Pen ou Trump sont devenus les instruments d’une revanche du territoire contre le club. La revanche du sédentaire, moqué et confiné dans l’angle mort du débat public, contre le nomade intégré aux mouvements de la mondialisation. Les métropoles doivent être placées sous contrôle démocratique (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui !) et promouvoir un modèle qui profite à l’ensemble du territoire alentour. Pour vivre et se développer sans craindre d’être assiégées, les métropoles doivent accompagner, libérer les initiatives et les solidarités locales, et non aspirer les richesses des territoires avant de leur recracher leurs déchets.

Le défi que nous lance l’élection de Trump est de savoir ce que nous avons en commun, dans notre société: avons-nous encore quelque chose de grand à faire ensemble ? Répondre non, regarder sans agir, c’est laisser les fractures se creuser et les replis s’affronter. Alors nous construirons des murs. Répondre oui, c’est accepter l’urgence et réapprendre à nous connaitre, à nous reconnaitre, pour relever les défis qui nous dépassent. Au-delà des postures et des clivages traditionnels émerge alors un espace de travail qui nous rassemble, et qui n’attend qu’une étincelle pour changer la donne.

Tribune d’Eric Piolle – 10 novembre 2016